Cette rubrique rassemble l’ensemble des numéros spéciaux publiés à la suite des conférences annuelles de la FAERE. Elle met en avant des contributions sélectionnées pour leur qualité scientifique et leur apport original aux recherches en économie de l’environnement et des ressources naturelles. Chaque numéro spécial offre un aperçu des avancées récentes du domaine et témoigne du dynamisme de la communauté FAERE.

Dear colleagues,

We are pleased to announce the publication of the December 2024 special issue of the Annals of Economics and Statistics, produced in collaboration with Laurent Linnemer for the FAERE 2023 annual conference.

We invite you to read the introduction « FAERE in its teens », attached here, where we celebrate the association, and the eight articles, all freely accessible via this link: https://www.jstor.org/stable/e48518135

You can visualize the introduction of this special issue here!

Economie de l’environnement et des ressources naturelles

En près de dix ans d’existence, l’Association française des économistes de l’environnement et des ressources naturelles (Faere) a su fédérer une large population de chercheurs, tant français qu’étrangers, autour de problématiques qui sont plus que jamais au cœur des grands débats de nos sociétés. La conférence annuelle de l’association est l’occasion de discuter des développements les plus récents de ces recherches. Ce numéro de la Revue française d’économie propose un aperçu des travaux présentés lors de la conférence de 2021, organisée par l’université Grenoble Alpes et le GAEL.

Les multiples questions suscitées par les changements globaux auxquels est désormais confrontée l’humanité élargissent toujours plus les champs de la recherche en économie de l’environnement. Il s’agit, de fait, d’un défi scientifique considérable pour cette discipline, en permanence alimentée d’une quantité toujours plus grande d’observations. Cela confère aux chercheurs une lourde responsabilité, tant les attentes de la société pour des réponses concrètes sont grandes. Les articles contenus dans ce numéro illustrent les trois dimensions du travail de recherche des économistes de l’environnement. La première consiste à recueillir les données de ces changements globaux, les analyser et à mesurer les conséquences sur les systèmes économiques et naturels. Une deuxième tâche cherche à éclairer les mécanismes en œuvre, esquisser des voies de solutions et définir le périmètre des politiques publiques. Enfin, il est indispensable d’identifier les possibles difficultés de mise en œuvre de la régulation et d’en comprendre les ressorts pour prévenir le risque d’échec.

Ces dernières années auront été marquées par un accroissement significatif du nombre d’événements météorologiques extrêmes, entraînant dans leur sillage des dommages de plus en plus lourds pour les populations frappées : sécheresses, canicules, incendies, cyclones, inondations… Au-delà des pertes de vies humaines, conséquences les plus dramatiques, le coût économique et social est souvent également dévastateur. Cependant, la vitesse d’absorption du choc, le temps de la reconstruction, peuvent être très variables selon les conditions géographiques, économiques ou politiques des zones impactées. C’est ce sujet que traite le premier article de ce numéro. Ses auteurs, Lehtomaa et Renoir, y développent une méthode originale visant à étudier l’impact sur la croissance économique des dommages causés par les cyclones, dont le nombre et l’intensité s’accentuent avec le réchauffement climatique. Pour cela, ils combinent un modèle d’impacts de catastrophes naturelles pour estimer les pertes en stock de capital liées à l’activité cyclonique, et un modèle d’équilibre général multisectoriel dynamique, afin d’analyser les répercussions sur les composantes du PIB (investissement, consommation, balance commerciale, etc.). Ils analysent les effets d’équilibre général de court et de long terme des cyclones sur la croissance économique, et donc précisément les mécanismes de propagation de ces chocs à l’ensemble de l’économie. Les simulations obtenues à partir de données américaines montrent que l’investissement augmente instantanément à la suite d’une catastrophe, afin de remplacer le stock de capital partiellement détruit mais que, en revanche, production et consommation sont négativement impactées à court terme. À plus long terme, la possibilité d’échanges commerciaux tend à faciliter la reprise économique.

Un autre exemple de changement majeur survenu récemment, qui a profondément bouleversé nos sociétés, porte évidemment sur l’épidémie de Covid-19. Celle-ci est la conséquence des pressions qu’exercent les activités humaines sur les écosystèmes naturels. Les dommages – directs et indirects – sont immenses et dramatiques, en termes de vies humaines, de santé, d’activités économiques mais aussi d’inégalités sociales. Les individus présentent des degrés d’exposition aux risques environnementaux et sanitaires décroissants avec leur revenu. Ce constat est l’objet du travail d’Aubert, Dang et Nguyen qui met en évidence l’impact relativement plus délétère de l’épidémie de Covid-19 sur les populations les plus pauvres. Les auteurs proposent une analyse des interactions entre revenus et accès aux soins pour déterminer les effets différenciés de l’épidémie. L’article présente les modèles épidémiologiques qui sont utilisés dans la littérature économique, en particulier les modèles SLIAR (Susceptible Latent Infected Asymptomatic Recovered) ou SIR (Susceptible Infected Recovered), pour éclairer les mécanismes à travers lesquels la propagation du virus affecte les revenus du travail et les niveaux d’épargne, différemment selon l’état de santé et le niveau de revenu. Dans un second temps, les auteurs proposent une analyse empirique sur six pays (Chine, Corée du Sud, États-Unis, Italie, Japon et Royaume-Uni) afin d’estimer l’impact de l’épidémie sur le revenu du travail, l’épargne et les pertes de revenu anticipées. Les résultats empiriques confirment les prédictions théoriques des modèles : les populations les plus pauvres au sein d’une économie voient leurs revenus et leur épargne significativement affectés à la baisse par l’épidémie.

Face à ces changements globaux, les réponses apportées par les sociétés sont souvent de deux natures. Elles peuvent, d’une part, tenter de limiter les activités à l’origine des dommages et, d’autre part, mettre en place des mesures d’adaptation pour supporter le mieux possible les dommages. S’agissant de la lutte contre le changement climatique, le financement du coût de ces politiques d’atténuation et d’adaptation apparaît comme un élément central des stratégies déployées. En particulier, cette dimension s’inscrit au cœur des négociations Nord-Sud sur le climat. Dans l’espoir d’inciter et d’aider les pays en développement à mettre en œuvre les mesures adaptées, mais aussi de faciliter la ratification d’accords climatiques et commerciaux, les pays développés se sont engagés à apporter des soutiens financiers à leurs pays partenaires. L’article de Neumann-Noël et Bayramoglu propose une présentation détaillée des dispositifs de l’aide climatique bilatérale internationale. Il montre que ces transferts font l’objet de controverses, tant par leur nature (aide directe, technologique, expertise, dette…) que par leurs montants. Il s’intéresse à cette dernière dimension en mettant en lumière des écarts importants entre les montants déclarés par les pays donateurs et les pays récipiendaires. Les auteurs, en s’appuyant sur une littérature abondante sur les aides climatiques bilatérales d’une part, et sur l’analyse statistique des données reportées par l’OCDE d’autre part, pointent des tendances à une surestimation des montants déclarés par les donateurs. En outre, ils analysent les causes potentielles de ces pratiques : le manque de méthodologie rigoureuse et homogène dans la définition des périmètres des projets, les asymétries d’informations, le caractère « bien public » des projets, participent à expliquer les écarts. Les conséquences peuvent être malheureusement défavorables aux politiques climatiques, en décourageant les pays développés de ratifier les engagements multilatéraux.

Pour contrer les effets dommageables sur l’environnement de certaines activités anthropiques, les autorités régulatrices disposent d’un large éventail de moyens d’action, incluant, entre autres, les instruments traditionnels de la politique économique qui visent à modifier le signal-prix sur les marchés, mais aussi les normes, les règles de droit… La question des avantages et des limites de ces différents instruments de régulation occupe depuis toujours une place centrale en économie de l’environnement. C’est le cas notamment de la comparaison entre instruments normatifs (portant sur la technologie ou la performance) et incitatifs (par la taxation, la subvention ou l’organisation de marchés de permis à polluer). Plus récemment l’attention a été portée sur des interventions pouvant influencer les comportements des individus, dites « coups-de-pouce » (nudges en anglais), par l’apport d’information, et fondées sur certains déterminants psychologiques. Claise, Etner et Nicolaï s’intéressent à cette dernière catégorie d’instruments et l’appliquent au cas des choix de méthodes de production par les agriculteurs. Plus précisément, ils développent une analyse théorique des contrats proposés aux agriculteurs afin que ceux-ci adoptent des techniques telles que leurs effets sur l’environnement dépassent les normes réglementaires en vigueur, en échange de transferts monétaires au titre de « paiements pour services environnementaux ». Leur analyse s’appuie sur la pluralité des motivations des acteurs, incluant, outre les incitations monétaires, la notion de réputation auprès d’autrui (i.e. leurs clients, les autres agriculteurs ou encore la société dans son ensemble). Bien que ces motivations puissent se renforcer ou s’affaiblir réciproquement, la littérature montre qu’un paiement monétaire est susceptible d’altérer la compréhension du regard que les autres portent sur nos activités, compromettant parfois notre motivation intrinsèque ou notre comportement prosocial. Or, que l’on accorde de l’importance aux critiques sur le secteur agricole pour ses impacts sur la ressource en eau ou sur l’effondrement de la biodiversité, ou que l’on croie en la volonté des législateurs européens de transformer les activités agricoles, portées jusqu’ici par le productivisme semi-dirigé de la politique agricole commune, en des activités favorisant la préservation – voire la restauration – du patrimoine écosystémique de nos campagnes, il semble pertinent et urgent d’identifier des instruments qui permettent à la fois de favoriser l’expérimentation de pratiques agricoles à faible impact environnemental et de limiter le coût de la politique en question. La contribution de Claise et al. propose des éléments de réponse à ces questions qui constituent de prometteuses pistes de recherche. Il apparaît, par exemple, que la labélisation des produits issus de fermes adhérentes à des contrats de paiements pour services environnementaux, peut favoriser une adoption de bonnes pratiques grâce à l’effet réputationnel.

La question de la valorisation des services environnementaux fournis par les gestionnaires de ressources naturelles est également abordée dans l’article d’Amiri, Abildtrup, Garcia et Montagné-Huck, qui considèrent alors, non plus le cas des agriculteurs, mais celui des sociétés d’eau minérale dont les actions menées pour protéger les zones de captage d’eau de source peuvent produire des externalités positives. En mettant en œuvre des mesures respectueuses de l’environnement dans le cadre de contrats avec des agriculteurs et des gestionnaires de forêt, ces sociétés ne créent pas seulement de la valeur pour elles-mêmes et pour leurs consommateurs, mais contribuent également au bien-être de la population locale en augmentant le niveau de biodiversité et les services écosystémiques (loisirs, tourisme, paysage, patrimoine culturel…). L’unité de production de Vittel en est un exemple. Pour enrayer la dégradation de la qualité de son eau minérale survenue dès la fin des années 1980, provoquée par une pollution diffuse issue de l’agriculture intensive pratiquée sur les parcelles entourant les sources d’eau, Vittel a passé un accord contractuel avec les agriculteurs. Cependant, il est nécessaire d’attribuer au préalable une valeur aux bénéfices environnementaux et sociaux produits par les mesures de préservation de la qualité de l’eau. Pour cela, Amiri et al. ont recours à une expérience de choix discret. Cette méthode repose sur l’idée que tout bien environnemental peut être décrit en termes d’attributs et en termes de niveaux que ces attributs peuvent prendre. Les auteurs prennent en compte des attributs liés aux zones récréatives communes (installations de tables de pique-nique, chemins de randonnée…) ainsi que des attributs basés sur des mesures spécifiques mises en œuvre pour répondre aux besoins écologiques de l’impluvium (non-utilisation de pesticides, présence de haies d’arbres…). Ils constatent alors que les individus préfèrent éviter les zones contenant des pesticides et même celles où ils ne savent pas si des pesticides sont utilisés, pour leurs activités de loisirs. La préférence pour les haies s’avère faible, parfois négative, ce qui met en évidence un compromis potentiel entre la biodiversité et les activités récréatives.

Au-delà de la difficulté du choix d’instruments de la réglementation environnementale, la mise en œuvre de politiques efficaces se heurte au problème de leur acceptabilité. En effet, afin de recueillir un soutien fort et stable de la part de l’électorat, une politique climatique ambitieuse doit au préalable être parfaitement comprise. Il s’agit donc de l’accompagner d’explications sur les mécanismes d’incidence des activités humaines sur le processus climatique, mais aussi sur l’efficacité et les coûts des préconisations envisagées par rapport à d’autres alternatives. Pour atteindre cet objectif, et étant donné la complexité des phénomènes physiques et sociétaux en jeu, le rôle des experts est primordial, et leur crédibilité nécessaire. L’expérience du groupe international d’experts sur le changement climatique (GIEC) accumulée au cours des trente dernières années, constitue un exemple de formation de consensus clair, quoique lent, au sein de la communauté scientifique. Cependant, les recommandations de ces experts peuvent parfois susciter une certaine défiance de la part du grand public ou de certains lobbies. Cette difficulté d’établir une relation de confiance entre la sphère des experts et celle des citoyens (consommateurs et électeurs) peut avoir plusieurs explications. L’une d’elles est le glissement de la communication de masse des média traditionnels (presse, télévision et radio) vers l’échange direct et décentralisé via les réseaux sociaux. De plus en plus d’économistes se penchent sur les défis posés par cette évolution : la méfiance des citoyens à l’égard des autorités explique, en grande partie, leur opposition à la taxation des émissions carbone. La dernière contribution de ce numéro aborde cette question par le prisme de la théorie des jeux appliquée. Son auteur, Colo, explique l’absence de communication entre les experts et les citoyens par l’existence d’un problème de passager clandestin qui porte sur la contribution individuelle à un bien public (la limitation des émissions de gaz à effet serre) dans un contexte d’incertitude sur les dommages climatiques. Les experts pourraient éliminer cette incertitude en révélant l’information qu’ils détiennent, mais décident de ne pas le faire car ils anticipent que personne ne les croirait, du fait qu’ils seraient tentés de fournir une information biaisée (excessivement alarmiste) afin d’influencer le choix de contributions au bien public des acteurs. Colo justifie ce résultat paradoxal par la valeur de l’information détenue par le groupe d’experts (niveau d’incertitude) et par l’importance du problème de passager clandestin (nombre d’acteurs).

Ce numéro de la Revue française d’économie, qui témoigne de la dynamique de notre communauté, est une photographie encourageante et stimulante des travaux qui impliquent des générations successives de chercheurs. Sur un plan plus personnel, nous souhaitons le dédier à la mémoire de Michel Moreaux qui a tant contribué à initier et alimenter cette dynamique intellectuelle.


Date de mise en ligne : 04/11/2022

https://doi.org/10.3917/rfe.222.0003

 

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